« Pour la zone euro c’est aujourd’hui l’heure de vérité »

F. Pérol dans Les Echos n° 21009 du 05 Septembre 2011. 

Sommes-nous sur le point de revivre une crise analogue à celle de 2008 ?
Non. C’est une crise différente. L’inquiétude actuelle repose sur la crainte d’un ralentissement voire d’une récession aux Etats-Unis et en Europe, sur l’approfondissement de la crise de la dette souveraine dans la zone euro et aux Etats-Unis, et sur les doutes concernant la capacité des Etats-Unis et des pays européens à prendre les décisions qui s’imposent pour réduire les déficits publics. D’où la nervosité des marchés, la chute des cours des banques – qui portent des titres de la dette publique dans leurs réserves de liquidité, même si c’est une petite partie -et la ruée vers les valeurs refuges. C’est très différent de 2008aussi, pour une autre raison. Les banques sont mieux capitalisées. Les ratios de fonds propres durs des quatre plus grands établissements français ont ainsi augmenté d’un tiers entre décembre 2008 et juin 2011.

Comment interprétez-vous les propos récents de Christine Lagarde sur la nécessité de recapitaliser rapidement les banques européennes ?
Je ne pense pas que sa déclaration faisait référence aux banques françaises. Mais elle a sans doute en tête quelques établissements européens qui ont encore besoin de renforcer leur capital, comme l’ont montré les « stress tests ». Les banques françaises sont pour leur part en mesure de faire face aux nouvelles exigences réglementaires. Elles ont les reins solides. Les 5 principaux établissements de l’Hexagone ont dégagé 32 milliards de résultat net depuis janvier 2010 qui, pour l’essentiel, ont été mis en réserve pour renforcer leurs fonds propres ou ont servi à financer l’activité nouvelle. Ces résultats sont produits par le modèle économique, solide, de la banque universelle diversifiée. Et les banques françaises vont continuer de renforcer leur capital à un rythme plus rapide que celui exigé par les régulateurs de Bâle : elles dépasseront le seuil de fonds propres de base dès 2013 alors qu’elles ont normalement jusqu’en 2019 pour l’atteindre.

Comment expliquez-vous alors les chutes en Bourse de cet été ?
C’est lié à la crise de la dette souveraine. L’extrême volatilité atteinte cet été traduit clairement le manque de direction et la perte de repères des marchés, qui sont de ce fait devenus très poreux à toutes les rumeurs et fausses nouvelles, même les plus irrationnelles, comme la dégradation imminente de la note souveraine française malgré les déclarations en sens contraire des 3 agences de notation ! Les marchés survalorisent les facteurs d’inquiétude et broient du noir. Quand on voit que le CDS (« credit default swaps ») de la France – contrat par lequel un investisseur s’assure contre le risque de défaut d’un pays ou d’une entreprise -dépassait celui du Pérou ou des Philippines, cela montre l’ampleur des dysfonctionnements actuels. Pour mettre fin à ce chaos, les Etats doivent reprendre la main car les marchés doivent être guidés.

Quelles sont les conditions d’un retour à la confiance ?
La question primordiale est de savoir si le potentiel de croissance de l’économie américaine est profondément atteint et si l’on connaîtra un ralentissement ou bien une récession. Je suis de ceux qui pensent que les Etats-Unis doivent, certes, digérer à la fois une crise de la dette privée et publique ainsi qu’une forte chute du prix des actifs immobiliers, mais qu’ils ont des ressorts pour y parvenir. L’autre grande interrogation porte évidemment sur la zone euro. La crise de la dette y est globalement moins aiguë qu’aux Etats-Unis mais, paradoxalement, ses conséquences y sont plus graves. Les doutes se focalisent sur la capacité des Etats européens à mettre en place une gouvernance commune capable de résoudre le problème. Les mesures adoptées le 21 juillet sont une première étape. Mais l’important maintenant c’est de les mettre en oeuvre. Il faut aller vite. Or les discussions initiées par la Finlande sur les garanties n’aident pas. Cette crise démontre, en tout cas, la nécessité de doter la zone euro des instruments qui manquent à une zone monétaire. La proposition franco-allemande va dans le bon sens. Elle prépare le terrain à ce qui s’imposera comme nécessaire, à savoir, je pense, la possibilité d’émettre de la dette européenne. Mais cela prendra du temps. Une chose est sûre, la dette souveraine des grands Etats de la zone euro n’est pas toxique et l’Europe a les moyens de régler cette crise.

Vous vous attendez donc à un automne encore difficile sur les marchés ?
Le rythme de la construction européenne ne peut être celui des marchés, ou des souhaits des marchés. C’est aux peuples de décider et à leurs représentants. La construction européenne est une entreprise historique qui veut favoriser le développement de la démocratie et de la paix entre pays membres de l’Union européenne. Pour la zone euro, et avec elle pour l’Europe entière, c’est aujourd’hui l’heure de vérité. Je suis de ceux qui pensent que cette construction mérite d’être approfondie. Nous, les Européens, doutons trop de notre force. Nous sommes pourtant, ensemble, la première puissance économique de la planète. L’épargne européenne est la première au monde. Mais nous semblons être les derniers à nous en rendre compte. Commençons à avoir plus confiance en nous et à le montrer. Cette confiance passe d’abord et avant tout par la capacité des Etats européens à parler d’une seule voix, clairement, avec un processus de décision simple et lisible, et à agir ensuite en conséquence. Tant que cela ne sera pas vraiment le cas, alors, oui, la volatilité des marchés se poursuivra avec le risque de porter atteinte à la confiance des acteurs économiques et de déclencher une récession.

Partagez-vous la thèse selon laquelle la zone euro ferait l’objet d’un complot ?
Les difficultés de la zone euro ne sont bonnes pour personne. Il existe cependant un rapport de force entre le dollar et l’euro, ce dernier faisant figure de possible monnaie de réserve. Il n’a pas encore acquis le statut de monnaie de financement mais c’est certainement un concurrent potentiel pour le dollar. Les attaques contre la zone euro devraient achever de convaincre l’Europe de la réalité de sa force.

Etes-vous favorable à une régulation plus stricte des marchés financiers ?
Absolument. Alors que la régulation des acteurs s’est fortement accrue depuis 2008, celle des marchés reste insuffisante. Les marchés des produits dérivés, par exemple, sont complètement déconnectés des marchés physiques et ils manquent de transparence. Je ne trouve pas logique que le volume des échanges sur les contrats de protection sur le défaut d’une entreprise ou d’un Etat (CDS) atteignent des montants qui n’ont plus rien à voir avec les volumes échangés sur les sous-jacents. Il faut rétablir des limites. Je pense que, de toutes les réformes lancées après la crise financière de 2008, celle sur les marchés dérivés est la moins avancée. Il ne faudrait pas qu’elle se fasse à moitié.

La liquidité est-elle une source d’inquiétude pour les banques françaises ?
Hormis le refinancement en dollars qui est plus tendu, la liquidité en euros ne pose pas de problème et les banques peuvent aussi satisfaire leurs besoins dans d’autres régions du monde. Les établissements bancaires ont exécuté leur programme de financement 2011 à plus de 90 % en moyenne. Et la Banque centrale européenne a les moyens d’intervenir si besoin est. Il y a une forme de suspicion qu’il faut absolument lever : les banques françaises produisent beaucoup d’actifs qui peuvent servir de garantie en échange de liquidités.

Le nouveau cadre réglementaire de Bâle III pèsera-t-il sur le financement de l’économie ?
Nous n’avons cessé d’appeler à la vigilance sur ce point et à la nécessité de trouver un juste équilibre entre sécurité et utilité du système bancaire. Il ne fait pas de doute que nous nous adapterons aux règles imaginées par le régulateur, mais il ne faudrait pas que cela se fasse à un prix insupportable pour l’économie. Le calibrage des ratios de liquidités est particulièrement crucial en période de ralentissement économique. Le projet de directive européenne prévoit à juste titre une période d’observation permettant de faire évoluer ce dosage, mais si tel n’est pas le cas in fine, le métier historique de transformation des banques européennes sera bridé; et il faudra forcément modifier d’autres paramètres si l’on veut éviter un rationnement de l’offre de crédit. Il faudra que l’épargne de bilan à long terme des banques bénéficie du même traitement que l’assurance-vie. L’argent du Livret A centralisé à la Caisse des Dépôts en excès des besoins du financement du logement social devra par ailleurs être réinjecté dans les circuits bancaires. Enfin, les collectivités locales devront trouver d’autres sources de financements. A titre personnel, je pense qu’une agence dédiée pourrait être chargée d’organiser leur recours aux marchés.

A l’étranger, les plans de suppressions d’emplois s’accumulent dans les banques : faut-il craindre des vagues de licenciements en France ?
Notre gestion des emplois est beaucoup plus conservatrice que celle des Anglo-Saxons. Nous n’avons pas recruté aussi massivement dans le passé récent, ce qui doit nous mettre à l’abri de plans de départs significatifs. Cela n’interdit pas certains ajustements. Chez BPCE, par exemple, nous recrutons surtout des commerciaux alors que nous ajustons les fonctions supports. Le secteur bancaire dans son ensemble est l’un des premiers employeurs en France avec près de 30.000 recrutements par an. Ces embauches devraient se poursuivre à un rythme élevé.

Soutenez-vous le principe d’une taxe sur les transactions financières ?
A titre personnel, je pense que c’est une cause qui mérite d’être soutenue. Il faudrait que son champ d’application soit le plus large possible pour éviter les distorsions de concurrence. Une taxe seulement européenne ne serait donc pas adaptée.

Les banques françaises n’ont pas déprécié leur dette grecque à la valeur du marché. Pourquoi ?
Le traitement comptable de la dette grecque a été validé par les commissaires aux comptes et il correspond à une recommandation de place.

Votre mandat à la tête de la Fédération bancaire française (FBF) s’achève : quel bilan tirez-vous de ces douze mois de présidence ?
La FBF a repris la parole au travers de 3 campagnes de communication pour expliquer à l’opinion publique notre rôle dans l’économie. Ce travail de pédagogie doit être poursuivi car il porte ses fruits. Alors que l’image des banques n’avait cessé de se détériorer depuis 2007, c’est en effet la première fois, cette année, qu’elle s’améliore : 58 % des Français interrogés affirment avoir une bonne image du secteur. Par ailleurs, malgré une année particulièrement chahutée, les banques françaises ont réussi à démontrer leur unité et à parler d’une seule voix face aux autorités françaises et européennes. Il est vital que cette unité demeure dans le contexte actuel. Enfin, et surtout, les banques françaises ont fait leur métier, qui est de prêter à leurs clients, particuliers, entreprises, collectivités locales – les encours de crédits ont augmenté de 6 % depuis un an -et protéger leur épargne. Les Français ont autant besoin de leurs banques que les banques de leurs clients. 

Propos recueillis par Laura Berny, Ninon Renaud et François Vidal

 

 

 

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