La « positive attitude » des syndicats

LE MONDE | 04.07.2017 | Par Michel Noblecourt

Analyse. Le gouvernement a trouvé la martingale pour faire passer la réforme du code du travail. Il a réhabilité le rôle de la branche, satisfaisant du même coup FO, la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC et l’UNSA, explique l’éditorialiste du « Monde » Michel Noblecourt.

Dans une mise en scène habilement orchestrée, tout a commencé le 23 mai quand Emmanuel Macron a reçu en tête-à-tête les dirigeants syndicaux et patronaux. Le président « jupitérien » a affiché sa bienveillance, raccompagnant, dans un geste inédit, chaque visiteur jusqu’au perron de l’Elysée.

Conscient de la fragilité de sa toute-puissance – le taux d’abstention à la présidentielle, et plus encore aux législatives, et les scores de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon confirmant les colères d’une société qui a les nerfs à vif –, le chef de l’Etat a promis que les ordonnances sur la réforme du code du travail seraient précédées par une véritable concertation.

Lancée le 6 juin, avec la feuille de route délivrée par le premier ministre, Edouard Philippe, et la ministre du travail, Muriel Pénicaud, celle-ci a tenu ses promesses. A l’exception de la CGT, qui boude dans son coin, tous les syndicats affichent, selon la formule de Jean-Pierre Raffarin, une « positive attitude ».

Le recentrage de Force ouvrière

  1. Macron a évité le passage en force et joue la carte du compromis. Il donne des gages aux syndicats, et notamment à la CFDT et à FO, espérant obtenir en retour si ce n’est leur caution, au moins leur neutralité bienveillante. Les législatives n’ayant pas produit le raz-de-marée macroniste annoncé, les syndicats se sentent poussés des ailes pour faire bouger les lignes.

Dans ce contexte, le recentrage de Force ouvrière a bouleversé la donne. En imposant la primauté à l’accord d’entreprise, la réforme Macron s’inscrit dans la continuité de la loi El Khomri qui ne concernait que le temps de travail. Dans le sillage de la CGT, FO avait été à la pointe du combat contre cette loi travail soupçonnée de mettre à bas la sacro-sainte hiérarchie des normes. Rien de tel cette fois-ci. Jean-Claude Mailly ne nourrit plus ce procès. « Si j’avais ce sentiment, a confié le secrétaire général de FO au Monde, mercredi 28 juin, la concertation se serait arrêtée. »

Le gouvernement a trouvé la martingale pour faire passer la pilule. Il a réhabilité le rôle de la branche, satisfaisant du même coup FO, la CFDT, la CFTC, la CFE-CGC et l’UNSA, en renforçant sa « fonction de régulation économique et sociale ». Dans son interview au Monde, M. Mailly a distribué les bons points, parlant d’une « concertation intense » qui « va dans le bon sens » en offrant des espaces de négociation.

Même le plafonnement des indemnités prud’homales, si sa mise en œuvre est discutée, n’est plus un « casus belli ». M. Mailly remet au goût du jour le « réformisme militant » de FO et tente de peser dans le jeu contractuel. Après son élection, en 2004, il avait inscrit ses pas dans ceux de son prédécesseur, Marc Blondel (1938-2014), partisan du « syndicalisme de contestation ». Il termine son mandat, qui s’achèvera en avril 2018, dans ceux d’André Bergeron (1922-2014), chantre du grain à moudre. Sur le départ, il n’a plus à craindre les foudres de son aile trotskiste prompte à voir dans chaque compromis une « compromission ».

« Désaccords »

Interlocuteur privilégié de François Hollande durant son quinquennat, au point d’assumer l’impopularité de ses réformes, la CFDT apparaît paradoxalement en retrait par rapport à FO, avec laquelle elle a renoué un dialogue permanent. Elle est aussi dans la « positive attitude », jugeant la concertation « réelle », la méthode « cohérente », tout en prévenant qu’il y aura des « désaccords », comme sur les indemnités prud’homales.

« Nous devons faire notre travail de syndicalistes, a déclaré Laurent Berger à La Croix du 30 juin, c’est-à-dire faire en sorte que les choses aillent dans le bon sens. La CFDT n’est ni un allié docile ni un opposant de principe. » Au diapason de FO et même de la CGT, M. Berger a demandé une réunion multilatérale avec tous les partenaires sociaux, qui pourrait avoir lieu le 28 ou le 29 août, pour juger le contenu des ordonnances et leur « équilibre » final.

Depuis son élection, il y a un an, le président de la CFE-CGC, François Hommeril, pratique un non-alignement entre réformistes et contestataires qui se traduit, sur le code du travail, par une posture aussi critique qu’ambiguë. Tout en louant le caractère « direct » de la concertation, la centrale des cadres fait monter les enchères et reproche au gouvernement de vouloir modifier « à la baisse les conditions du dialogue social » pour améliorer l’emploi.

Au départ plutôt ouverte, la CGT a choisi de s’isoler. Le débat interne a opposé ceux qui voulaient entrer dans le fond des discussions et les partisans du boycott. Visiblement paralysé par son alliance avec les fédérations cégétistes les plus radicales, Philippe Martinez a récusé la politique de la chaise vide.

Témoin muet hors-jeu

La CGT a déposé « quinze pages » de propositions mais assiste à la concertation en témoin muet. Hors-jeu, elle « refuse de servir d’alibi ou de faire-valoir dans le cadre d’un dialogue social pipé d’avance ». Elle évoque une « attaque au monde du travail d’une importance jamais égalée » pour « casser le code du travail » et « généraliser la précarité ». La centrale va donc organiser, seule, une journée d’action le 12 septembre sans être assurée de l’écho qu’elle rencontrera.

Pour autant la « positive attitude » des syndicats ne présage pas de la fin du film. La séquence de concertation qui s’ouvre sur les règles du dialogue social peut générer des tensions. Les ordonnances peuvent encore être source de malentendus ou de (mauvaises) surprises même si un retour en arrière sur le rôle des branches est improbable. Une cure d’austérité dans la fonction publique écornera la bienveillance syndicale. Mais Emmanuel Macron a déjà gagné une première manche.