Jean Auroux : « Macron fait fausse route »

Centre France – Pierre-Olivier Vérot 19/09/2017

L’auteur des lois Auroux estime qu’au terme de la démarche engagée par le gouvernement pour assouplir le Code du travail, les salariés seront moins protégés et les entreprises pas forcément gagnantes non plus.

À 75 ans dans une semaine, Jean Auroux n’a pas vraiment changé. Bien que retiré de la vie politique, il a toujours le sens de la formule et le verbe incisif lorsqu’il s’agit de « descendre en flammes » propos, actions ou projets qui lui semblent contraires à ses convictions et à sa conception de l’intérêt général.

« Une argumentation libérale »

Ces jours derniers, l’ancien maire socialiste de Roanne, mais aussi plusieurs fois ministre de François Mitterrand (1), a été sollicité par les médias nationaux. Lundi, pendant une demi-heure sur France Inter, dans La Marche de l’Histoire , il a dit tout le mal qu’il pensait de la réforme du droit du travail que vont tricoter les ordonnances du Président Macron et du gouvernement d’Édouard Philippe.

Le quotidien communiste L’Humanité lui a, pour sa part, consacré une double page, photo en pied, dans son édition de mardi 12 septembre, le jour du mouvement social national.

Dans la foulée, depuis Paris, juste avant d’expédier son dernier tiers provisionnel aux services fiscaux, Jean Auroux nous a répété sa vision peu flatteuse des textes en préparation, dont certains s’attaquent directement à des dispositions des fameuses « lois Auroux » (1982) sur l’expression et la participation en entreprise.

Ce n’est pas tant sur la méthode, à savoir les ordonnances, que l’ex-ministre du travail affiche ses divergences. Comment le pourrait-il d’ailleurs, le procédé ayant été le même il y a 35 ans, déjà par souci d’efficacité ? « Non, ce qui est beaucoup plus gênant, c’est le fond des textes, justifie-t-il. D’ailleurs, il y a un abus de langage à parler de réforme. Car lorsqu’on regarde la définition de ce terme, on s’aperçoit qu’une réforme est destinée à apporter une amélioration. En l’espèce, parler de « contre-réforme » serait plus adapté. » Et Jean Auroux de rappeler que les ordonnances de 1982 avaient pour objet de « passer à 39 heures de travail hebdomadaire payées 40, ajouter une 5 e semaine de congés payés et ramener l’âge de la retraite à 60 ans ».

Dumping social

Des progrès sociaux qu’il oppose « à l’idée paradoxale consistant à dire qu’en facilitant les licenciements, on créerait de l’emploi », ainsi qu’il analyse la réforme en cours, née de « l’argumentation libérale » du président Emmanuel Macron, « consistant à dire que le travail coûte trop cher ». Selon lui, « c’est bien plus l’incertitude économique que le coût du travail qui freine les entreprises dans leurs projets de recruter ».

Pour Jean Auroux, le principal effet des futures règles du jeu en matière de droit social sera de « diminuer les droits des travailleurs », sans que l’efficacité économique espérée de l’assouplissement du Code du travail soit garantie. « Si on affaiblit les conventions collectives, et par voie de conséquence les syndicats, on pourra déroger, dans les entreprises, aux éléments des conventions collectives, estime-t-il. Les salariés seront donc moins protégés et on va favoriser le dumping social et la concurrence déloyale : plus une entreprise arrivera à réduire ses contraintes sociales, plus elle prendra l’avantage sur celles qui protégeront davantage leurs salariés. »

Se basant sur cet ensemble d’arguments, Jean Auroux estime que cette réforme « fait fausse route en nous ramenant 35 ans en arrière. Elle n’est ni juste, ni équilibrée, elle marque un recul social qui n’est pas une garantie pour les entreprises. »

Dernier écueil, l’ancien maire de Roanne pronostique une « erreur économique » globale sur la base des « parcours de travail heurtés » qui résulteront de la précarisation des travailleurs : « Aller voir son banquier pour emprunter afin de réaliser un projet sans avoir de situation professionnelle stable, ce n’est pas une chose évidente. »

« En matière de droit social, c’est en marche… arrière. »

On l’aura compris, l’ancien ministre n’accorde de son côté que peu de crédit aux projets gouvernementaux quant à l’évolution du droit social en France. « En la matière, c’est peut-être en marche…, mais en marche arrière », conclut-il.

« Triste et en colère du sacrifice des CHSCT »
Dans l’émission La Marche de l’Histoire, diffusée lundi après-midi sur France Inter (2), Jean Auroux est revenu sur la genèse des quatre lois qui portent son nom et grâce auxquelles, a-t-il affirmé, il a voulu « réformer le Code du travail en code de démocratie économique, fondé sur deux piliers : l’expression directe et la démocratie participative ». L’ancien ministre du Travail a reconnu que « tous les objectifs n’avaient pas été atteints en matière d’expression dans l’entreprise », mais que ces textes étaient parvenus à « donner des droits individuels et collectifs aux salariés ».
Il a également été rappelé que la quatrième des « lois Auroux » avait transformé les anciens CHS (Comités d’Hygiène et de Sécurité) en CHSCT (ajoutant la notion de « conditions de travail »). « Il s’agissait de s’adapter aux évolutions technologiques et d’introduire la notion de qualité de vie au travail. » Les futurs textes prévoient la fusion des instances représentatives. Jean Auroux y voit le risque de les affaiblir, CHSCT comme comité d’entreprise : « Dans la même réunion, on va parler de tous les sujets et les conditions de travail passeront au second plan. Je ne décolère pas de voir que le gouvernement sacrifie le CHSCT, c’est même une grande tristesse, car il n’y a pas que les chiffres dans la vie, il y aussi les hommes », s’est ému Jean Auroux à la radio.

(1) Ancien député du Roannais, ancien maire de Roanne, Jean Auroux a eu plusieurs portefeuilles ministériels sous les gouvernements socialistes de Pierre Mauroy puis de Laurent Fabius : ministre du Travail, secrétaire d’État à l’Énergie, secrétaire d’État aux Transports puis ministre de l’Urbanisme, des Transports et du Logement.

(2) Disponible en podcast sur le site de la radio.

Pierre-Olivier Vérot
pierre-olivier.verot@centrefrance.com