«Les syndicats ne savent plus développer un contre-pouvoir efficace»

20 minutes – 21/02/2018 – Propos recueillis par Nicolas Raffin

INTERVIEW

L’historien et spécialiste des mouvements sociaux Stéphane Sirot analyse les mobilisations récentes…

  • Les appels à la grève touchent de nombreux secteurs en France.
  • Pourtant, les mouvements sociaux sont loin d’être unis.
  • Cela doit pousser les syndicats à s’interroger sur leurs modes d’action.

Grève à Air France ce jeudi, grève des salariés de plusieurs sociétés d’autoroutes ce week-end, mobilisation des fonctionnaires et des cheminots attendue le 22 mars prochain… les mouvements sociaux se multiplient depuis le début de l’année en France. Pourtant, la fameuse « convergence des luttes », parfois rêvée, ne s’est pas réalisée. Pour l’historien Stéphane Sirot, spécialiste des syndicats et des mouvements sociaux, cela doit conduire à un questionnement des modes d’action syndicale.

Les cheminots et les fonctionnaires vont descendre dans la rue d’ici un mois. Le scénario des grandes grèves de 1995, qui avaient duré plusieurs semaines, est-il envisageable ?

Le contexte n’est pas le même. Il s’est passé beaucoup de choses depuis 1995, les mobilisations interprofessionnelles ont connu des échecs successifs, dont tout récemment contre les ordonnances Macron. En conséquence, on assiste à une forme de repli corporatiste.

Comme les offensives confédérales ne rencontrent pas le succès, le réflexe c’est désormais de lutter chacun de son coté. C’est pour cela qu’on voit se multiplier ces derniers mois les conflits sectoriels : les Ehpad, le secteur hospitalier, les gardiens de prison, etc. La segmentation du salariat, tout comme l’émergence du travail indépendant, rendent aussi difficile la création d’un mouvement uni.

Le soutien de l’opinion publique n’est plus un apport suffisant pour consolider ces mouvements ?

La variable de l’opinion publique est devenue quelque chose que tout le monde scrute. Mais ça ne suffit pas forcément. Par exemple, sur les ordonnances réformant le Code du travail ou sur la loi El Khomri, les mouvements sociaux avaient le soutien d’une grande partie de l’opinion. Et pourtant, les grèves ont échoué.

Cela pose donc la question de la stratégie syndicale de grève : s’arrêter de travailler ponctuellement une journée ne fonctionne plus, du moins au niveau national. C’est particulièrement visible depuis 2003 avec la réforme des retraites de François Fillon.

Les syndicats doivent-ils changer de stratégie ?

Ils doivent s’interroger sur leurs pratiques, leur mobilisation, tout en sachant qu’ils sont très divisés. Si vous prenez la CFDT, elle fait du syndicalisme à la manière d’un lobby, en cherchant à peser sur l’écriture des textes par des rencontres, du réseau. Mais si cela échoue, elle ne mobilise pas sa base pour des manifestations. À l’inverse, la CGT, qui cherche souvent à mobiliser, ne fait plus peur. Et dans un rapport de force, il faut inspirer une certaine crainte pour prendre l’avantage.

Pour l’instant, cette réflexion sur l’efficacité de l’action syndicale est assez faible. Chacun continue sur ses modalités d’action habituelle : c’est une institutionnalisation du syndicalisme des confédérations. Au final, elles se sont intégrées à l’ordre dominant et ne savent plus développer un contre-pouvoir efficace.